Festival Bain de Blues -11ème édition- 14 & 15 avril 2017

Vendredi 14

C'est toujours un plaisir de retrouver au printemps la sympathique équipe de bénévoles de ce dynamique festival, dans un cadre agréable et convivial, avec l'impatience de découvrir de nouveaux artistes au milieu de têtes d'affiche plus ou moins connues des spécialistes du genre. Bien que le blues soit naturellement une des sources d'intérêt de RTJ, nous n'aurons pas l'audace de nous considérer comme tels malgré les nombreux liens avec notre rock sudiste chéri dont le blues constitue à la fois une des racines les plus vives et une source d'inspiration constante pour les artistes gravitant dans la galaxie sudiste.

Comme l'an dernier, le spectateur est convié à découvrir juste avant l'entrée dans la salle les œuvres de Jacques Corre (cigar-boxes) et Géraldine Le Guen (peintures). Au cours des deux soirées, quelques sympathiques bœufs se mettront d'ailleurs en place avec les étonnants instruments de Jacques Corre, que le visiteur avait le loisir d'essayer... à condition d'être droitier, contrairement à l'an dernier où une guitare en gaucher était disponible !


Tradition de Bain de Blues oblige, c'est à un groupe devant animer les inter-scènes qu'il revient de lancer le festival. Cette année, l'honneur de cette première prestation revenait à Blue Butter Pot, duo formé d'un chanteur-guitariste et d'un batteur et composé de l'ancien Texaroma (tiens tiens, quand on vous parle des liens avec le rock sudiste…) Rémy Bonnet, toujours aussi bon sur scène, arpentant la scène de ses longs compas et se permettant quelques acrobaties et sauts dans l'intensité du moment, formidablement soutenu aux fûts par Olivier Le Normand. Tout au long de la soirée, le duo nous a régalé de morceaux allant progressivement au cours de la soirée du folk-blues acoustique au rock énergique, avec quelques reprises quelquefois étonnantes de morceaux plus connus comme le « Personal Jesus » de Dépêche Mode ou le clin d'oeil/plagiat de Lennon avec les Beatles « Come Together », fortement inspiré du « You Can't Catch Me » de Chuck Berry. Les deux musiciens ont instauré une ambiance décontractée mettant tout de suite l'auditeur à l'aise, et le public a répondu très positivement. Voilà un duo de très grande qualité qu'il ne faut absolument pas rater s'il passe près de chez vous : assurément Blue Butter Pot fut d'emblée une des grandes réussites de cette édition.


Le Président Patrick Lecacheur ayant ouvert officiellement le festival, la grande scène pouvait à son tour s'animer avec une formation plus classique, le Fred Cruveiller Blues Band, trio vainqueur l'an passé du tremplin Bain de Blues des Rendez-Vous de l'Erdre. Après trois morceaux sur sa Strat' blanche, son instrument de référence, Fred Cruveiller a sorti une guitare à résonateur et un bottleneck, montrant ainsi sa parfaite connaissance de l'idiome entre blues de facture classique et morceaux plus roots ou plus chaloupés, en y introduisant aussi ça et là des nuances de soul, de rhythm'n'blues ou de rock. A noter une version blues lourd très cohérente du « Natural Blues » popularisé par Moby, mais dont paroles et partie vocale proviennent de la chanson folk-blues « Trouble so hard », interprétée en 1937 par la chanteuse Vera Hall. Regroupé autour de son leader, qui tire le meilleur parti possible de sa voix, en la plaçant avec beaucoup de savoir-faire, le groupe opère surtout en sensibilité, en finesse et en cohésion pour aboutir au final à un résultat vraiment remarquable.


Venu de Finlande après une apparition aux dernières Transmusicales, le groupe Talmud Beach constituait une des surprises du festival. Le moins qu'on puisse dire de ce trio coiffé de casquettes vertes comme signe de ralliement est que leur prestation atypique a tranché sur le reste de la programmation. Absence totale de jeu de scène (deux piquets plantés là, le regard dans les chaussettes, un batteur légèrement surélevé qui semble immobile…) ou de chanteur de référence, même si le batteur m'a semblé interpréter un peu plus de morceaux que ses deux complices, musique hypnotique au son cristallin, avec une guitare délicate très typée et orientée vers un style très mid-60's, s'exprimant au besoin par jeu de slide pittoresque, voix de faussets très comparables, presque interchangeables, nous emmenant illico sur les traces d'un Canned Heat qu'on croirait endormi… La musique totalement originale de Talmud Beach nous emmène dans un autre univers, peuplé d'un blues psychédélique fin et beaucoup plus énergique qu'on pourrait le croire. Paradoxe de ce groupe : on a nettement l'impression que la rythmique ne fait quasiment « rien », même s'il arrive au bassiste de laisser échapper un débordement propre à nous laisser penser qu'il va se réveiller, et pourtant, rien à faire, ça pulse ! Et pas qu'un peu ! Eh oui, nos sens en ressortent tout troublés, mais ce groupe a trouvé un charme magique et extraordinaire pour mettre en place une rythmique minimaliste d'une terrible efficacité. Vraiment très étonnant ! Les tenants d'un blues traditionnel en sont ressortis tourneboulés, pas toujours enthousiastes d'ailleurs, mais ceux qui ont osé prendre le temps de les écouter se sont retrouvés pris, comme envoûtés, dans un monde parallèle. Une véritable sensation à mettre au crédit du Président Lecacheur.

Heureusement que les Blue Butter Pot ont servi de transition pour faciliter le passage de Talmud Beach à Rumble 2 Jungle ! Pas question de blues éthéré, d'immobilisme scénique ou d'ambiance planante avec Rumble 2 Jungle : le groupe était là pour dépoter et propulser la chanteuse franco-somalienne Kissia San, très charnelle avec sa voix puissante qui peut « déraper » en s'éraillant un peu, vers du funky plutôt remuant et sensuel, bien que parfois un peu décousu, virant progressivement, après quelques mélanges avec du boogie ou du rhythm'n'blues à la limite du discoïde, à du rock bien énergique et très équilibré ! Ouf ! Un peu sinueux comme parcours musical, mais plutôt efficace au final. Si on peut déplorer dans l'équilibre sonore des basses un peu trop présentes, par contre côté scène ça a déménagé sévère, avec une volonté de recherche sonore pour quasiment tous les morceaux ! En gros, tous les amateurs de mouvement perpétuel que les Finlandais avaient un peu laissés dubitatifs ont repris vie et ont plongé avec ardeur dans le monde très remuant et très entraînant de Rumble 2 Jungle. Le contraste saisissant a finalement permis de souligner les qualités très différentes de chacun des deux groupes. Pour ma part, j'ai trouvé Rumble 2 Jungle plus homogène dans sa version rock, quitte à le teinter de boogie ou de soul, grâce aussi à des interventions bien senties d'Eddy Leclerc, le guitariste-fondateur du groupe, qui valorisaient les compositions, mais cela reste une impression personnelle.


Etait-il possible de monter encore d'un cran dans l'énergie après Rumble 2 Jungle ? Manu Lanvin s'est chargé d'en apporter la démonstration, et de quelle manière ! Que les amateurs de précision et de prestation millimétrée passent ici leur chemin, car ce qui suit n'est pas pour eux : Manu Lanvin a mis tout le monde d'accord avant tout grâce à une formidable générosité. Avec lui, tout donner sur scène prend réellement son sens. Propulsé par l'extraordinaire frappe de Jimmy Montout (en répétition, il doit être assourdissant!) et servi par l'adaptabilité tout en finesse de Nicolas Bellanger (pas toujours facile de suivre Manu dans ses inspirations…), Manu Lanvin nous a servi une performance hors du commun, emportant tout sur son passage, comme une furieuse tornade. Porté par un son puissant, il nous aura tout fait : accrocher le drapeau breton à la tête de sa guitare, se payer des moments d'intimité avec les spectateurs, y compris en s'asseyant sur le bord de la scène, endiabler un boogie pourtant pas léthargique à la base, enchaîner « In God We Trust » avec une version tumultueuse de « Red House » propre à choquer les puristes d'Hendrix, se perdre dans un pot-pourri, rendre un hommage quasi-philosophique au grand Armstrong, avec une chaleureuse version de « What A Wonderful World », se passer de micro voix (!), revisiter « All night Long » et « Baby Please Don't Go », rejouer son imparable tube « Boose, Blues & Rock'n'roll » (bien conscient qu'il tient là une pépite respirant la bonne humeur), et terminer en rappel sur une version très personnelle de « Summertimes » ! Le tout avec une simplicité, un sourire, une sincérité qui ont complètement conquis l'assistance. Bref, ce jour d'avril, l'ouragan Manu Lanvin avait décidé avec un joyeux entrain de dévaster la salle de concert de Bain de Bretagne, via une débauche d'énergie formidable et le plan avait parfaitement fonctionné, quitte à sortir de scène complètement dégoulinant ! Quel performer ! De quoi repartir dans la nuit le cœur chaviré avec des étoiles plein les yeux (n'est-ce pas mesdames?)… pour ce qui est du spectateur lambda, car convivialité oblige, les nuits peuvent être longues à Bain de Bretagne…


Samedi 15

Une matinée réparatrice plus tard, je me suis retrouvé en très petit comité en compagnie de mon collègue Alain Hiot de Zicazic dans le bar Les 2 Marches afin d'écouter la prestation de Clem pour la programmation « off » appelée « Blues en Bar » : après une année de rapatriement dans l'enceinte de la salle de concert, les artistes pressentis pour ce festival off étaient en effet à nouveau programmés dans deux bars de la cité bretonne. Revenons à Clem : seul avec sa guitare et son micro, seulement aidé ponctuellement par une utilisation judicieuse et économe de boucles, Clem nous a fait passer un très agréable moment et son blues empli de références et de feeling aurait mérité une bien plus large audience. Dommage, mais au moins les quelques amateurs qui s’étaient déplacés pour lui ne l’auront pas regretté.

Juste le temps de foncer au Point B@r à quelques centaines de mètres, et d’y retrouver quelques têtes bien connues des amateurs de blues de la région : en effet Black Bus repose sur une base performante et bien rodée : la rythmique et deux guitaristes (dont le chanteur Jean-Pierre) du groupe régional Just In Blues, à laquelle se sont joints, à la place des habituels titulaires des postes, deux « petits jeunes » à la troisième guitare et à l’harmonica, de la même génération que Samson le deuxième guitariste du groupe. Bref, une sorte de Just In Blues rajeuni, les deux plus jeunes guitaristes étant des « fils de » membres du groupe, avec un répertoire un peu différent, mais qui nous montre une façon originale et agréable de passer le témoin entre générations. Est-ce utile de mentionner que l’ensemble fonctionne déjà plutôt bien et nous a fait là aussi passer un très bon moment ? Rassuré sur la relève, il est temps maintenant de foncer vers la suite du programme.


L’avantage à Bain de Bretagne, c’est qu’il est assez facile de se rendre du centre de la ville, où se trouvent les bars, à la salle du festival, un peu à l’extérieur, où le stationnement ne pose aucun problème. Pratique et économique, les ayatollahs anti-circulation des centre-villes en pleine agonie musicale feraient bien d’y songer… Nous y voilà donc revenus pour la deuxième soirée, entamée magistralement par le groupe chargé d’animer les inter-scènes. Les Barnguys nous arrivent de Normandie (région de Caen). Emmenés par leur clavier/chanteur Alexandre Lesueur, qui a exactement la voix qu’il faut pour ce genre de musique, et par un duo de guitaristes complémentaire et performant sur fond de rythmique inébranlable, ils nous plongent tout de suite dans leur redoutable rhythm'n’blues teinté de soul et de funk, bien en place, dynamique et d’une rare efficacité. Pourtant, ils étrennent quasiment là leur nouveau bassiste (sur l’album, c’est notre « célèbre » Julien Boisseau -Jesus Volt et Plug’n’Play- qui assure ponctuellement le job), et ils jouent des titres originaux, presque tous écrits par la paire Choubrac/Lesueur (à l’exception du poignant « Cold Cold Blues » écrit sur mesure par le Witch Doctor Jean-Christophe Pagnucco), mais rien ne semble pouvoir troubler les prestations impressionnantes de ce combo, malgré la difficulté de la tâche qui leur est confiée. A revoir absolument dans une apparition moins fractionnée. Décidément, pour les inter-scènes, nous aurons été particulièrement gâtés cette année !


Changement de style mais toujours une qualité impressionnante avec le premier groupe de la grande scène : les Pathfinders viennent nous offrir leur swing rock avec des accents blues typé 50’s, ou début 60’s à la limite, très dynamique et qui a irrésistiblement donné envie de remuer les orteils à bien des spectateurs. Rien à dire sur leur excellente prestation : la rythmique a propulsé avec entrain Lilou Hornecker, la chanteuse à la voix et à la personnalité bien adaptées à l’exercice, et la guitare bien connue des Rennais de Max Genouel. Bien lancé par les Barnguys, le public va particulièrement apprécier ce quatuor entraînant et leur assurer un succès d’autant plus mérité qu’il est là aussi basé sur des compositions originales.


Un trio qui joue du blues, quoi de plus banal, direz-vous ? Oui, mais celui de Carlos Elliot Jr. se passe de basse et repose sur la complémentarité stimulante des deux guitares de Carlos Elliot et Bobby Gentilo. Le guitariste aux racines colombiennes va lui aussi emporter la salle dans son univers, se permettant une incursion dans une foule tout acquise à une balade dans une musique elle aussi originale et plus variée qu'attendu. Blues teinté de culture indienne, mais néanmoins proche de formes traditionnelles (Mississippi) permettant à Bobby Gentilo de s'exprimer avec un bottleneck, la musique de Carlos Elliot, comme son interprète, possède une vraie personnalité que viendra épauler sur quelques morceaux l'harmoniciste Alain Michel. Le public de Bain semble avoir au final bien profité du passage sur scène de ce groupe talentueux qui sort des sentiers battus.


Ouah ! Quand la Finlandaise Ina Forsman se permet d'entamer son show a capella par « Dyin' By The Hour », un titre que la voix puissante de la chanteuse propulse d'emblée dans les moments de grâce d'un Festival, on se dit que l'on va vivre un show exceptionnel. Et puis, il faut bien l'avouer, le soufflé retombe un peu. Certes, la frontwoman ne manque pas de qualités vocales, avec en particulier un coffre impressionnant, et possède une indéniable technique, qui va ravir les adeptes de ce genre de prestation, certes, le trio qui l'accompagne (batterie/basse/piano) assure de façon impeccable, avec visiblement une culture jazz/soul marquée, comme ne témoignent les rares soli jazzy du pianiste, mais, outre un répertoire laissant peu de place aux moments de folie débridée (c'est un style...), on ne sent pas beaucoup de liens scéniques entre la vocaliste, bien consciente d'être en représentation, et ses compères. Cette distance apparente nuit à la cohésion de l'ensemble et à son impact sur une scène de festival. La fin du set, plus tournée vers des couleurs soul tirant sur le rhythm'n'blues, a permis de montrer une autre facette plus directe. Le cadre de Bain de Blues était-il le plus adapté à une artiste que l'on aurait plus volontiers rencontré dans un music-hall, un cabaret, ou un casino ? C'est sûr, Ina Forsman a livré une prestation qui a tranché dans une soirée plutôt remuante, à l'image de sa version peut-être un peu trop ralentie du « Wonderful World » dont Manu Lanvin nous avait fourni la veille une version presque totalement opposée. Il en ressort une impression de froideur au sein d'une grande beauté formelle, en accord avec les paysages hivernaux de lacs gelés si beaux de son pays natal.


Le redoutable honneur de clôturer le festival revenait cette année à Alexis Evans et son groupe arborant des tenues harmonisées à l'instar des grands orchestres de swing de jadis. Malgré sa jeunesse, le guitariste n'a pas failli et a su conclure en beauté la manifestation, bien soutenu par la présence à l'autre guitare d'un Florian Royo qui a mis quelques morceaux avant de fournir le meilleur de lui-même (par contre, une fois lancé, le duo a fait des étincelles...). Présence souriante, bonne voix bien placée, le jeune guitariste a su imposer un swing funky/blues remuant assez large, au point de franchir les frontières du rock ou de la soul, du style à donner à un public de fin de soirée l'envie irrésistible de bouger encore un peu et permettant à chaque musicien de s'exprimer, y compris la section de vents (trompette + sax) donnant une jolie couleur rhythm'n'blues au groupe. De ce point de vue, la complicité visible et chaleureuse entretenue sur scène par Alexis avec ses musiciens contrastait avec le show précédent. Du coup, ça envoie sévère côté répertoire : avec ce genre de musiciens, la mise en place impeccable se trouve encore renforcée lorsqu'une pareille dynamique est générée, et ça se met à pulser assez méchamment. Toujours aussi sympathique, Alexis aura le bon esprit de faire vivre la tradition du bœuf et invitera en fin de prestation Max Genouel (guitare), puis Hugo Deviers (batterie), des Pathfinders, à le rejoindre sur scène pour deux titres : visiblement, le courant est bien passé entre ces musiciens de la même génération. En tous cas, le respect de cette tradition du blues a permis de clore le festival sur une note festive et conviviale du meilleur aloi. Merci Alexis !

La soirée va encore être longue, surtout pour les bénévoles et les machinistes chargés de remballer à toute allure l'impressionnant matériel, mais alors que les derniers spectateurs quittent la salle, on se dit qu'on a vécu encore une sacrée édition de ce festival, plutôt remuante mais non dénuée d'audaces et d'originalité, et toujours d'une qualité absolument remarquable. C'est sûr : grâce à l'équipe du festival, une grande partie du public a pu découvrir avec un grand plaisir des artistes de haut niveau qui lui étaient inconnus, et de notre côté nous avons pu travailler dans la bonne humeur en bénéficiant de conditions impeccables. Au niveau du son, à part la toute petite réserve émise ci-dessus, il fut reconnaître l'excellence des techniciens. Par contre, les photographes dont je suis ont eu plus de mal avec l'éclairage de la scène : venant trop souvent de l'arrière et trop systématiquement voilé par de la fumée, il n'a pas toujours rendu facile la prise de vue.

Reste à espérer que les lecteurs de cet article ne critiqueront pas trop sévèrement les clichés pris, et que l'édition 2018 se montre à la hauteur de l'édition 2017 qui laissera probablement dans la plupart des esprits un excellent souvenir.

Y. Philippot-Degand

Photos Y. Philippot-Degand & L. Degand-Philippot


Copyright © 2014 Road to Jacksonville
Webmaster : Patrice GROS

Tous droits reservés.
Design par
Zion pour Kitgrafik.com